lundi 20 juillet 2015

Lundi 20 juillet 2015




La chute d’un idéal.
Lorsque l’on grandit, on se forge des rêves qui se cassent toujours la gueule, ou presque.
Je suis enfin diplômée, j’ai un emploi fixe à vie, un revenu minimum qui ne cessera d’augmenter avec les années. Je n’ai pas de quoi me plaindre. Il ne me manque plus que le permis de conduire et ma voiture pour être définitivement débarrassée des examens en tous genres.
J’ai vécu une année superbe à Rennes, pourtant la ville ne m’a jamais vraiment incité à sortir, mais où que j’aille, je m’y sens en sécurité, loin de ce que j’ai ressenti toute mon enfance à la Duchère. Mais voilà, l’année merveilleuse s’achève pour au moins cinq années qui me paraissent être un retour aux sources : Belfort.
Le seul avantage que j’y vois, c’est que je serai proche de mes parents pour au moins cinq ans et je ne me voile pas la face, je sais que dans les cinq prochaines années, mes parents auront besoin de moi, peut-être de façon urgente. Les accalmies ne durent pas.
Parfois je regrette de ne pas avoir écrit chaque jour depuis l’annonce de la maladie d’Hicham et de celle de ma mère. Mais à quoi bon vouloir se souvenir de tout cela ?
Depuis ma visite à Belfort pour trouver un appartement, je me sens comme sans-abris. C’est con à dire, je me sens comme un corps déambulant sans but, sans refuge où se reposer… Si je devais faire un résumé de mes deux dernières années, voilà à quoi il ressemblerait : Cancer d’Hicham, cancer de ma mère, déménagement de Saint-Etienne à Lyon, écrits du capes à Lyon, oraux du capes à Tours, déménagement à Rennes, première année d’enseignement, dernière année de master, inspections à tout-va, déménagement à Belfort, sans compter les vacances au Val Rosé, les urgences, les coups de fatigue…
Je crois en avoir marre. Je crois regretter de mettre ma vie entre parenthèses pour les autres. Je me sens comme déracinée, déjà. J’essaye de rationnaliser tout çà, de me dire que Belfort n’est que temporaire, qu’avec un peu de chance il y aura de la neige, que la nouvelle banlieue où l’on va habiter va être aussi calme que je ne l’ai vu pendant les visites, que l’état de ma mère va continuer à stagner, que celui d’Hicham aussi, que mon chat ne va pas tomber malade, qu’elle se fera dorer le bedon sur le balcon, que j’y mettrai des fleurs et des plantes aromatiques et que je quitterai tout çà rapidement pour mieux ailleurs, plus près de Bethoncourt où je me dois de rester cinq ans pour enfin m’ouvrir les portes de tous les possibles. Cinq années à mettre de l’argent de côté pour un apport pour ma maison, que je n’achèterai évidemment pas demain, du coup… et puis qu’en sais-je ? Peut-être tomberais amoureuse de la campagne franc-comtoise qui parait-il est une vraie merveille… peut-être que cela me fera oublier Rennes, son marché des Lices, Combourg, et Saint-Malo, les crêperies, le cidre, le sourire et la chaleur des gens, les mouettes…
Non, résolument il m’en faudrait tellement…

Je sais donc la raison pour laquelle la vie m’a envoyé une année ici.
Je ne sais pas encore pourquoi elle m’envoie désormais à Belfort… j’ai quelques réponses : la proximité de Lyon, des montagnes que j’ai toujours rêvé de connaître, de la Suisse et de la Belgique, j’adorerai voir le lac de Genève qui a servi de décors à Belle du Seigneur mais également Bruges, la Venise belge dont je suis tombée sous le charme en photos.
Photos. Cela aussi, j’aimerais pouvoir me l’offrir un jour, un appareil digne de ce nom, qui m‘obligerait à sortir de ma caverne de murs pour aller immortaliser chaque battement d’aile du dehors.

Je me sens donc perdue, triste, tout me manque déjà. C’est peut-être cela que l’on appelle avoir le mal du pays.
Et pourtant je m’ennuie à Rennes… Hicham n’aime rien de ce que j’aime faire, et il ne pourrait même s’il le voulait, pas le faire. Moi j’aime la nature, la marche dans les bois, faire du vélo, cette nuit j’ai même rêvé que je me réinscrivais dans un dojo pour y prendre des cours de ju-jitsu.
J’aimerai remonter à cheval. En fait, j’ai la tête encore et toujours pleine de rêves et d’envies et pourtant mon état d’esprit est aux larmes quotidiennes, aux insomnies et au laisser-aller bien volontaire, aux souvenirs de Judith, aux pesées sur la balance… à vouloir disparaître.
Je crois que je me sens seule. Et la solitude tue dans l’œuf chacun de mes élans.
A quoi bon tout cela puisque je suis seule ? A quoi bon prendre soin de son corps, de sa santé, acheter une maison, faire des projets, puisque je suis, ou tout du moins serai, irrémédiablement seule ?
Alors mon optimisme à toute épreuve me fait penser à un chien. Voilà. Je sais qu’un jour, ce sera un chien qui me sauvera.

Dans la mer, à Saint-Malo, sur la plage des Sillons, il y avait des mouettes et leurs petits qui flottaient-là, à quelques mètres de moi, sans peur, chez eux, si calmes. Moi j’étais là, les regardant, bercée par les vagues, l’étendue immense et sans fin des flots s’ouvrant devant moi. C’est la première fois de ma vie que je me suis sentie appartenir au monde, étant une parcelle de ce monde, l’eau m’englobant répondant à l’eau qui constitue en majeure partie mon corps, les deux interagissant, et si je m’étais laissé aller à l’ivresse de la mer, j’aurais poursuivi ma marche vers le large, jusqu’à ce que la merveille me submerge, dans une ultime caresse de sel, un sourire béat figé sur mon visage. 

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