La chute d’un idéal.
Lorsque l’on grandit, on se forge des
rêves qui se cassent toujours la gueule, ou presque.
Je suis enfin diplômée, j’ai un emploi
fixe à vie, un revenu minimum qui ne cessera d’augmenter avec les années. Je n’ai
pas de quoi me plaindre. Il ne me manque plus que le permis de conduire et ma
voiture pour être définitivement débarrassée des examens en tous genres.
J’ai vécu une année superbe à Rennes,
pourtant la ville ne m’a jamais vraiment incité à sortir, mais où que j’aille,
je m’y sens en sécurité, loin de ce que j’ai ressenti toute mon enfance à la
Duchère. Mais voilà, l’année merveilleuse s’achève pour au moins cinq années
qui me paraissent être un retour aux sources : Belfort.
Le seul avantage que j’y vois, c’est que
je serai proche de mes parents pour au moins cinq ans et je ne me voile pas la
face, je sais que dans les cinq prochaines années, mes parents auront besoin de
moi, peut-être de façon urgente. Les accalmies ne durent pas.
Parfois je regrette de ne pas avoir
écrit chaque jour depuis l’annonce de la maladie d’Hicham et de celle de ma
mère. Mais à quoi bon vouloir se souvenir de tout cela ?
Depuis ma visite à Belfort pour trouver
un appartement, je me sens comme sans-abris. C’est con à dire, je me sens comme
un corps déambulant sans but, sans refuge où se reposer… Si je devais faire un
résumé de mes deux dernières années, voilà à quoi il ressemblerait :
Cancer d’Hicham, cancer de ma mère, déménagement de Saint-Etienne à Lyon, écrits
du capes à Lyon, oraux du capes à Tours, déménagement à Rennes, première année
d’enseignement, dernière année de master, inspections à tout-va, déménagement à
Belfort, sans compter les vacances au Val Rosé, les urgences, les coups de
fatigue…
Je crois en avoir marre. Je crois
regretter de mettre ma vie entre parenthèses pour les autres. Je me sens comme
déracinée, déjà. J’essaye de rationnaliser tout çà, de me dire que Belfort n’est
que temporaire, qu’avec un peu de chance il y aura de la neige, que la nouvelle
banlieue où l’on va habiter va être aussi calme que je ne l’ai vu pendant les
visites, que l’état de ma mère va continuer à stagner, que celui d’Hicham
aussi, que mon chat ne va pas tomber malade, qu’elle se fera dorer le bedon sur
le balcon, que j’y mettrai des fleurs et des plantes aromatiques et que je
quitterai tout çà rapidement pour mieux ailleurs, plus près de Bethoncourt où
je me dois de rester cinq ans pour enfin m’ouvrir les portes de tous les
possibles. Cinq années à mettre de l’argent de côté pour un apport pour ma
maison, que je n’achèterai évidemment pas demain, du coup… et puis qu’en
sais-je ? Peut-être tomberais amoureuse de la campagne franc-comtoise qui
parait-il est une vraie merveille… peut-être que cela me fera oublier Rennes,
son marché des Lices, Combourg, et Saint-Malo, les crêperies, le cidre, le
sourire et la chaleur des gens, les mouettes…
Non, résolument il m’en faudrait
tellement…
Je sais donc la raison pour laquelle la
vie m’a envoyé une année ici.
Je ne sais pas encore pourquoi elle m’envoie
désormais à Belfort… j’ai quelques réponses : la proximité de Lyon, des
montagnes que j’ai toujours rêvé de connaître, de la Suisse et de la Belgique,
j’adorerai voir le lac de Genève qui a servi de décors à Belle du Seigneur mais
également Bruges, la Venise belge dont je suis tombée sous le charme en photos.
Photos. Cela aussi, j’aimerais pouvoir
me l’offrir un jour, un appareil digne de ce nom, qui m‘obligerait à sortir de
ma caverne de murs pour aller immortaliser chaque battement d’aile du dehors.
Je me sens donc perdue, triste, tout me
manque déjà. C’est peut-être cela que l’on appelle avoir le mal du pays.
Et pourtant je m’ennuie à Rennes… Hicham
n’aime rien de ce que j’aime faire, et il ne pourrait même s’il le voulait, pas
le faire. Moi j’aime la nature, la marche dans les bois, faire du vélo, cette
nuit j’ai même rêvé que je me réinscrivais dans un dojo pour y prendre des
cours de ju-jitsu.
J’aimerai remonter à cheval. En fait, j’ai
la tête encore et toujours pleine de rêves et d’envies et pourtant mon état d’esprit
est aux larmes quotidiennes, aux insomnies et au laisser-aller bien volontaire,
aux souvenirs de Judith, aux pesées sur la balance… à vouloir disparaître.
Je crois que je me sens seule. Et la
solitude tue dans l’œuf chacun de mes élans.
A quoi bon tout cela puisque je suis seule ?
A quoi bon prendre soin de son corps, de sa santé, acheter une maison, faire
des projets, puisque je suis, ou tout du moins serai, irrémédiablement seule ?
Alors mon optimisme à toute épreuve me
fait penser à un chien. Voilà. Je sais qu’un jour, ce sera un chien qui me
sauvera.
Dans la mer, à Saint-Malo, sur la plage
des Sillons, il y avait des mouettes et leurs petits qui flottaient-là, à
quelques mètres de moi, sans peur, chez eux, si calmes. Moi j’étais là, les
regardant, bercée par les vagues, l’étendue immense et sans fin des flots s’ouvrant
devant moi. C’est la première fois de ma vie que je me suis sentie appartenir
au monde, étant une parcelle de ce monde, l’eau m’englobant répondant à l’eau
qui constitue en majeure partie mon corps, les deux interagissant, et si je m’étais
laissé aller à l’ivresse de la mer, j’aurais poursuivi ma marche vers le large,
jusqu’à ce que la merveille me submerge, dans une ultime caresse de sel, un
sourire béat figé sur mon visage.
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