… j’aimerais
parfois pouvoir pleurer contre quelqu’un qui supporterait le poids de mes
larmes …
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jeudi 24 avril 2014
dimanche 19 janvier 2014
Cancer 6
Il
est 3h47.
Je
me suis couchée vers 21h et je me suis réveillée vers 1h10.
J’ai
dormi d’une traite. Quatre petites heures de sommeil et me voilà comme de
nouveau prête à l’insomnie.
Je
me tourne et me retourne dans le lit depuis 1h10. Hicham s’est endormi vers
3h15. Il ronfle très fort.
Cet
après-midi, c’était « grande réunion de famille ». Il y a « de
très fortes probabilités » pour que ma mère ait un cancer. Elle aussi. Une
tache minuscule au fond de l’utérus découverte avant-hier lors de son
exploration pelvienne.
Dans
le métro, j’ai eu envie de pleurer, descendre à n’importe quelle station et ne
pas aller chez mes parents. L’impression épouvantable de perdre de façon
imminente tout ce à quoi je tiens le plus profondément. Le désarroi de ne plus
avoir de refuge nulle part.
De
nouveau la solitude la plus complète, et qui se fait d’autant plus ressentir
dans les lieux publics, qui sont bondés d’étrangers qui, eux, vivent encore.
Quand
je regarde dehors, je vois plein de souvenirs. Et quand je me remémore ces
souvenirs, j’ai envie de fuir les lieux qui les provoquent. On ne pense jamais
aux bons moments que l’on vit. On ne pense jamais qu’un jour ils seront des
souvenirs qui nous rendront la vie des plus insupportables.
Je
pense alors que j’ai de la chance de ne pas avoir voyagé. Je pourrai fuir
partout, aller partout ou presque, loin de Lyon, Saint-Etienne, Paris, Annecy
et Reims. Partout, je n’aurai pas ces surgissements imprévisibles de souvenirs
qui me tiraillent.
Avant
que je ne me réveille, j’étais en train de rêver.
J’étais
à l’hôpital avec Hicham et je remplissais pour lui, à sa place, un formulaire
ou un quelconque questionnaire. Puis il a disparu du rêve et une infirmière ( ?
) m’a emmenée dans un box à côté de la salle dans laquelle on était.
Il
y avait un chien, très maigre, blanc ou beige, abricot, sur une table de
vétérinaire. L’infirmière me dit qu’il était en train de mourir et que sa
maîtresse ne pouvait pas être là, qu’il serait bon alors que je la remplace
pour être auprès de ce chien, petit et maigre, que je le rassurerais pendant cette
épreuve.
Incrédule,
je me suis mise à caresser la tête du chien qui s’est relevé et est venu se
blottir contre moi, la tête dans le creux de ma paume. Il allait mourir dans
mes bras.
Je
me suis réveillée.
Je
vois encore la joie dans les yeux du chien, et les larmes dans les miens.
Tout
à l’heure, quand je ne voulais pas aller chez mes parents, ça m’a fait la même
chose au retour. Je ne voulais pas rentrer chez moi. J’aurais eu envie de
marcher quelque part, sans autre but que celui de fuir, fuir juste un moment,
juste un peu, juste assez pour reprendre des forces.
Dehors,
des sirènes retentissent toujours, par intervalles. La lumières bleue des
gyrophares se reflètent sur les façades de l’immeuble d’en face. C’est çà, se
trouver sur la route des hôpitaux.
Maintenant,
j’en suis convaincue, plus rien ne sera jamais comme avant.
Quand
je pense à la tristesse de mon père si
jamais, elle me broie.
mercredi 15 janvier 2014
Cancer 5
Cette
nuit encore, je ne dors pas.
Je
me suis couchée vers 22h30. Il est 00h10.
Hicham
s’est relevé. Il vomit.
On
a tiré les rois ensemble, tous les deux. C’est sans doute la galette qui n’est
pas passée. Il est tombé sur la fève. C’est lui le roi.
Je
me demande si la vie peut redevenir comme avant, après ça.
Cet
après-midi, il se sentait plutôt bien.
On
est allé à la médiathèque de Bachut. J’y ai emprunté des livres sur les plantes
d’intérieur. Ça me plait, cette idée de meubler notre nouvel appartement de
plantes.
Les
plantes, elles, je peux les maintenir en vie.
Il
ne tient qu’à moi de bien m’en occuper, les arroser selon leurs besoins, leur
donner de l’engrais quand c’est nécessaire.
Mon
stylo écrit mal aujourd’hui, comme s’il laissait couler l’encre au
compte-gouttes.
Quand
j’essaie de dormir, j’entends mon cœur qui bat, il résonne fort dans mes
oreilles, dans mes tempes. Je le sens battre partout dans mon corps, ma
poitrine, ma tête, mes bras. Partout. Et mon cerveau est tout le temps en train
de penser, comme toujours sur le qui-vive, s’interdisant l’arrêt total de son
fonctionnement ou ne se l’autorisant que sous forme de veille, l’espace d’un
assoupissement d’une petite heure.
C’est
bien de ce manque de sommeil que je tire cette continuelle fatigue physique,
mes crampes aussi peut-être et certaines courbatures ou douleurs fantômes
musculaires très sûrement.
Sans
compter mes yeux, rouges, exorbités, gonflés.
Cette
nuit encore, je fais l’expérience de l’impuissance la plus totale. Je suis là,
auprès de lui qui a mal, et je ne peux rien faire. Rien. Si ce n’est attendre
que ça passe. M’éloigner lâchement de lui, pour n’entendre que de loin ses
râles, en pensant sûrement à tort l’aider ainsi à maintenir une petite part de
dignité en laquelle je crois l’y être attaché.
Le
pire dans les insomnies c’est que le corps et l’esprit sont tellement épuisés
tous les deux que pas un ne permet une quelconque occupation, distraction.
La
lecture brûle les yeux, l’écriture aussi, mais moins, c’est davantage
supportable.
Il
me reste le choix des somnifères. Je ne sais pas où je les ai mis.
A
force de ne pas dormir, la mal de crâne devient un locataire permanent. On ne
le sent presque plus, pourtant, il alourdit tellement la tête qu’on ne peut l’oublier
et qu’on sait qu’il est là.
J’ai
peur qu’il renonce. Qu’il abandonne.
C’est
fou comme dans la vie rien ne se passe à la manière dont on le prévoit.
J’ai
mis le noyau de l’avocat que j’ai mangé ce midi dans de l’eau. On verra s’il
pousse.
C’est
fou aussi comme on peut avoir besoin de sources de vie, d’êtres vivants quels
qu’ils soient, quand on a compris le compte à rebours qui mène à la mort.
lundi 13 janvier 2014
Cancer 4
Je
me suis couchée il y a une heure, vers 22h environ.
Il
digère mal sa quiche lorraine. Il râle et se rendort aussi sec. Parfois il se
gratte le front ou sa jambe tressaute. J’ai toujours peur qu’il ne refasse une
crise d’épilepsie.
Ce
soir, je n’ai encore pas réussi à m’endormir. Je me sens pourtant complètement éreintée.
Ce
matin, mon partiel s’est bien passé. Sur Proust et la Charité de Giotto.
-
C’était
vraiment très bien, je n’ai pas besoin de faire d’effort pour vous mettre une
bonne note, ce n’est pas du tout une note de complaisance.
-
Tant
mieux.
Je
suis ensuite passé chez mes parents. Mon père semble terriblement fatigué et
anxieux. Ma mère a mal, toujours ses douleurs dans le bas du ventre. Je trouve
qu’elle a beaucoup maigri. Tous les deux parlent peu. On a démonté le sapin.
Laeti était là. On a tiré les rois.
Et
ce soir dans ce lit, Hicham ronflant à demi-endormi à mes côtés, je me sens
indiciblement terrifiée.
J’ai
peur de fermer les yeux et de m’endormir trop profondément au cas où il lui
arrive quelque chose.
Je
crois en fait que depuis plus de deux mois maintenant je n’ai plus vraiment
dormi. Cela expliquerait sans doute mon état de fatigue physique continuel et
ma relative agressivité.
Ce
soir, j’ai comme le vertige et la tête qui tourne. J’ai sans doute encore trop
lu, mes yeux sont rouges.
Pourtant,
quand je suis au salon comme maintenant et lui dormant dans la chambre, je me
sens comme en sécurité. Je l’entends de loin, ronfler et respirer, et je me dis
qu’il dort, qu’il va bien. Et qu’un jour il se peut que je regrette ce temps
passé loin de lui qui dort dans la chambre, moi au salon sur le canapé. Qu’un
jour je n’aurais plus le choix de l’endroit où aller pour fuir cette terreur.
Qu’un jour je m’en voudrais de ne pas être restée près de lui, à le veiller, le
regarder dormir. J’ai tout simplement peur du jour où il n’y aura plus
personne, où il ne sera plus là, à s’agiter, ronfler, respirer, jusqu’à m’en
empêcher de dormir.
J’ai
sommeil.
Je
rêve comme le dit Mallarmé d’un « lourd sommeil sans songe ».
Je
crois qu’en ce moment je ne me sens bien que toute seule. Comme n’ayant
personne à qui confier mon angoisse. Comme n’appartenant plus à cette vie
banale à laquelle tous appartiennent encore.
D’autres,
qui le pourraient, ayant leurs propres fardeaux.
De
nouveau, comme autrefois.
Un
livre, un cahier, un stylo et moi. Mon chat a, depuis, remplacé mon chien.
Ce
soir, l’envie de flamands roses est un effort qui me parait hors d’atteinte.
C’est
comme cette pensée tout à l’heure dans le métro.
Si
je m’assoie sur ce siège libre, vacant, aurais-je seulement la force de me
relever ?
dimanche 12 janvier 2014
Cancer 3
Ce
soir, je ne trouve plus aucun sens à tout ce que je fais.
Il
n’y a aucun sens à me nourrir, à réviser mon partiel de demain, aucun sens à
écrire ces lignes. Il n’y a aucun sens et pourtant je le fais quand même, comme
s’il fallait à tout prix que persiste un peu de cette vie banale qui était la
mienne et que j’ai perdue.
Sans
savoir qu’un jour, cette vie minuscule me manquerait.
Il
faut que je m’impose des devoirs d’être vivant, manger, dormir, me laver, être
une bonne étudiante pour avoir un bon job, me convaincre de faire du sport, de
sortir, pour me donner une chance d’aller mieux, de me leurrer en pleine conscience
d’un retour de cette vie banale à jamais achevée.
Pourtant,
il le faut bien. « Il faut être
forte ».
Alors
aujourd’hui, j’ai pris une douche, j’ai mangé, j’ai révisé mon partiel de
demain et j’écris, en attendant de voir un psy qui m’aidera à me fondre dans le
moule des vies ordinaires.
Pourtant,
comble de l’ironie, la vie continue à m’aveugler de ses phares. Il persiste en
moi des envies. De flamands roses aujourd’hui. De longues balades en trottinette
dans le Parc. De raclette. De plantes. De chiens et chats.
Je
suis en train de lire Joyce Carol Oates, J’ai
réussi à rester en vie.
Je
me sens un peu épuisée ce soir, j’ai sûrement trop lu.
Dans
la chambre à côté, il dort, je l’entends qui ronfle. Parfois, souvent, il gémit.
Et je me sens coupable d’être là, en bonne santé, avec mes devoirs futiles, mes
envies de raclette et de flamands roses.
Je
suis celle qui survivra à l’autre, celle que tiraillera alors le manque, l’absence,
le chagrin sans fond. Je suis aujourd’hui celle qui doit le convaincre de se
battre pour vivre, alors que cette vie-là m’abat.
Je
dois le convaincre de manière égoïste, pour que ce jour où je serai « celle
qui survivra à l’autre » arrive le plus tard possible.
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