« Pour chaque fin il y a toujours
un nouveau départ. »
Saint-Exupéry a très certainement
raison.
Se mordre la lèvre et arracher un peu de
peau jusqu’à ce que s’écoule le goût d’acier du sang sur la langue. Et pourquoi pas.
Me voilà entourée de cartons. Ce matin
mes narines semblent s’être nichées dans la gorge, je respire avec elle, bouche
fermée, et quand je renifle, c’est de ma gorge que tout part. Eau de mer, pour
enrailler le mal.
Une bonne tasse. Vu la fraicheur, je ne
pense pas que je me baignerais encore une fois cette année, ce sera un bain d’orteils
revigorant, c’est tout, c’est déjà bien, les prochains bains de quelque sorte
que ce soit que je prendrai à l’avenir seront ceux que je prendrai dans ma
baignoire. Il va falloir y parvenir, à
vivre sans la merveille.
C’est fou comme chaque carton bouclé
fait jaillir en moi un sentiment plein et entier d’accomplissement. Un peu
comme à chaque fois que l’on pose une brique pour bâtir un mur.
Je veux m’y résoudre. Je n’ai pas
vraiment d’autre choix. Cinq ans ce n’est pas rien.
Ce seront les cinq années de calvaire,
ce sera la ville qui me rappellera la fin de tout, et que je quitterai une fois
tout fini. Cinq ans pour me forger adulte et seule, tôt ou tard, alors je l’emmènerai
avec moi, s’il veut bien, mon père,
je lui ferais connaître tout ce que j’ai connu cette année, il tombera lui
aussi amoureux de la mer, et elle seule comblera nos solitudes, accueillera nos
larmes comme un cadeau, salées comme elle, elles y trouveront les bras d’une
mère.
Un peu d’océan dans les yeux, je
pleurerai pour la retrouver, cette
immense étendue vivante. Nous n’aurons pas besoin de parler, nous saurons
tous deux, le regard fixé sur l’horizon, l’odeur d’iode dans les narines, le
bruit des vagues dans les oreilles, comblant le silence qui alors n’existera
pas. Nous irons sans mot dire voir la tempête, le ressac sur le rocher qui
reçoit tout l’abattement d’un océan qui se déchaine, qui vient hurler la
douleur des veufs et veuves centenaires, ses baleines échouées, ses marins
noyés, ses femmes jetées du haut des falaises, l’océan viendra gerber leur nom
à tous, nous éclaboussant de syllabes amères.
Nous découvrirons une fois encore la
puissance de notre impuissance et nous assisterons alors au spectacle de la
vie, de la mort, et de la renaissance en chacune des vagues qui viendront s’abattre
comme une horde de chevaux au galop sur la surface impétueuse de la roche.
Voilà, c’est dit. Ce n’est que l’océan
que je vais regretter, tout le reste peut être remplacé, les crêpes, les fruits
de mer, la gentillesse des gens, le métro.
Mais l’océan, les mouettes, les goélands,
les cris plaintifs des petits encore duvetés qui déchirent l’air et
transpercent l’os, non.
Je ne comprends que maintenant tout cet
imaginaire maritime de la littérature.
Cela me donne l’impression que l’on m’arrache
à mon refuge.
D’être à nue dans un monde dont l’unique
justification est de cingler chaque centimètre carré de mon corps, de prendre
plaisir à la lacération, que cette peau devenue si fine au contact du corps de
la nature même se métamorphose en une paroi dense, froide, dure et inaccessible
aux caresses de l’air.
Peur de devenir hermétique. De me perdre
dans la masse qui ne lève plus la tête pour regarder le ciel ou l’oiseau sur la
branche.
Vie de saltimbanque. Le pire reste à
venir. Je le pressens. Tout ira bien vite, s’accélérant brusquement, parce que
la vie tient à garder mon amour, et pour que je survive à ce qu’il se passera,
il faudra que cela se passe vite, très vite, loin d’une longue descente aux
enfers, ce sera alors plus qu’un nouveau départ, ce sera un livre qui se
fermera, faute de pages restant à écrire, et pourtant, les pages, moi, je
pourrai lui en susurrer des milliers d’autres, à la vie.
Je ne suis résolument pas optimiste.
Des fois je pense à mon père, cet être d’exception,
qui concentre en lui tout ce que j’admire dans l’humain. Son humour pour
décrocher un sourire à Maman lorsqu’il doit lui faire sa toilette, elle gênée,
lui faisant des blagues pour détourner l’attention, et rappeler en fait que
rien de tout cela n’est important. Sa bienveillance à ne blesser jamais
personne, par les paroles ou par les actes, à prendre soin de l’autre,
toujours, comme si l’autre était un oisillon tombé du nid, s’étant brisé une
aile, pansant cette aile brisée, qui ne volera hélas jamais.
En
attendant.
Conscience accrue de la fin de toute
chose en cet être si plein de bonté, tel l’enfant non encore parlant, ne
ressentant le monde que par son corps non encore déambulant.
La vie est une garce que je me plairais
à gifler souvent. Mais c’est encore ma main qui deviendrait cendre, et elle qui
s’en emparerait pour faire éclore une rose à l’autre bout du continent, me
transportant sur les ailes d’un vent d’ouest jusqu’à me laisser m’échouer
éparpillée sur un talus informe, me faire absorber par un sol de terre froid et
profond, engloutie dans les enfers, avant de renaître comme le phénix, revêtue
de couleurs scandaleuses, butinée par les abeilles.
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