dimanche 16 août 2015

Dimanche 16 août 2015



« Il rêve, couché sur un parquet, dans les bras de sa mère dessinée à la craie, tous les soirs en secret ce dessin il le fait, trait pour trait, à partir d’un portrait ».

Le cancer de ma mère s’est généralisé.
Le verdict est tombé cette semaine, sans grande surprise. Nous entrons désormais dans une phase d’attente, celle de sa mort inéluctable, dans l’attente également de la dégradation lente mais certaine de son état physique et mental.
L’état d’Hicham aussi s’est dégradé, brutalement. Il a perdu l’usage de sa main droite et sa jambe droite déconne elle aussi.

Nous sommes arrivés à Belfort sans encombre.
La ville est pareille à la première idée que je m’en étais faite.
Froide, sans grande beauté, une Duchère à grande échelle.
Alors je pense à mes classes, et je me dis que je ne tiendrais pas si les gosses ressemblent à ceux qui courent les rues d’ici.
Je vois Hicham sur le balcon, dehors certes, mais enfermé sur le balcon quand même. Parfois je me dis que c’est bien égoïste de l’avoir fait venir ici avec moi, que pour le temps qui lui reste à vivre, c’est à Rennes qu’il aurait été le mieux. Un peu comme mourir au paradis, le paysage de l’océan comme dernière vision, le bruit des vagues comme dernier son et l’iode comme dernière odeur.
Tout semble s’acharner sur lui ces derniers jours, perte de la mobilité de sa main droite, de sa jambe droite, perte de ses facultés d’élocution et réflexive, arrivée à Belfort près des montagnes qu’il déteste, l’écran de son pc cassé.
Mais pouvait-on s’attendre à autre chose ? Quand bien même ma mère s’est battu de toutes ses forces, elle est à présent condamnée à court terme, alors pour quelqu’un qui ne se bat pas plus que sa passivité ne l’exige et qui chaque jour continue d’embrasser son assassin, n’y a-t-il pas là une sorte de justice morbide ?
Il y aura bien eu un avant et un après Belfort. Il y aura eu Rennes et tout le reste à venir qui tranchera en tous points, jusqu’à ce que la roue tourne.

Dans la ville, je ne me sens en sécurité nulle part, retrouvant mes bons vieux réflexes de baisser les yeux, de me tarir le plus possible pour disparaître dans la masse.
Il y a alors l’appartement, beau mais pas fonctionnel du tout, il a au moins le mérite de me faire m’y sentir à l’abri de l’extérieur malgré le bruit incessant des voitures du dehors, simple vitrage oblige.
Bientôt ce sera la rentrée scolaire, et l’immeuble étant cerné par une école et un collège, je me dis que ce sera définitivement l’enfer pour Hicham, moi je serai au boulot, je ne connaitrai donc pas les désagréments des braillements des gosses pendant les récrés.
Je sais qu’il faut voir le bon côté des choses, alors j’énumère mon emploi à vie, mon chat, mon salaire, ma sœur aînée, mon père en bonne santé avec lequel je fais des projets de « veufs », comme si nos amours respectifs n’étaient déjà plus là.
Dire que j’en veux à la vie est peu dire. Tout est toujours à double tranchant, il faut espérer, il faut aimer la vie, aimer vivre, vivre, je le prône, mais il devient difficile de continuer à le prôner lorsque c’est avec les larmes aux yeux que l’on se réveille et les larmes aux yeux que l’on s’endort.
Je prends donc du xanax, comme me l’avait prescrit le médecin à l’annonce du cancer d’Hicham. Et bientôt j’irai voir un nouveau médecin et je me ferai suivre pour mon « état » que je sens se rapprocher de ce que l’on pourrait appeler une lente mais sûre dépression. Peut-être que je demanderais à me faire suivre par un psychiatre également, les évènements à venir seront trop lourds, et ici je suis seule, mon chat pour unique et constant réconfort.
Je pense à ma mère, le moins possible en fait, parce que dès lors que je pense à ce seul mot « maman », les larmes me montent aux yeux et je dois retenir un gouffre sans fond de sanglots qui me brûlent la gorge.
Quand je pense à mon père, je n’ose pas imaginer sa souffrance à venir, pourtant je le sais fort et je sais qu’il tiendra le coup, avec notre aide, notamment celle de Laetitia qui saura lui transmettre sa force, qui l’accompagnera à chaque pas et qui parviendra à le relever du néant que sera devenu son quotidien.
Noël sera bien triste cette année, et j’arrête déjà ceux qui me disent de ne pas être pessimiste, je le sens, je l’ai écrit il y a déjà quelques semaines, tout ira vite, et en effet, tout va vite, déjà, très vite, trop vite.
Je n’ai plus aucune envie de sourire, ni de manger, ni de parler, je me force, parce qu’Hicham a besoin de moi, je crois, veux m’en persuader, me persuader que je lui suis utile à quelque chose, véritablement, pas seulement pour couper sa viande, mais à quelque chose de plus profond, que je lui sers à endurer les changements qu’il subit,  parce que je me sens aussi tellement coupable d’être ici dans cette ville alors que tout lui était si agréable à Rennes, parce que j’aimerais me dire que face à cette maladie de merde qui détruit les vies sur son passage je peux quand même quelque chose, lui faire face en me mentant, en disant que les choses peuvent s’arranger en sachant que si ces choses s’arrangent ce ne sera que pour un temps, le temps de l’espoir qu’elle se plaît d’avance à ravager.

Alors en attendant, il faut bien faire comme si on étant vivant, on mange quand même, on sourit quand même, on parle par automatisme, pour meubler le silence, on achète des tapis de baignoire, des balais, des serpillères, tout ce qui sert aux vivants qui vivent, parce qu’après l’enfer, il faudra vivre encore, revivre, renaître, faire abstraction, oublier peut-être, oublier tout, les réveils à deux, les films dans les lits, ne plus jamais souhaiter « bonne fête maman », ne plus jamais appeler quelqu’un « maman », un mot mort avec la personne qu’il désigne. Mes deux amours, deux sur quatre, disparaître bientôt.
Tu avais donc raison, « chacun est seul. »

lundi 3 août 2015

Lundi 3 août 2015




Cette nuit j’ai rêvé.
Nous montions tous ensemble sur le bateau, elle avait peur de tomber, mon père l’a alors installée avec douceur sur un des sièges du bas, elle s’est cramponnée de toutes ses forces aux barres de maintien. Le bateau est parti, elle a dit « je n’aurais jamais pensé que ça aurait été aussi stable », je lui ai répondu « il n’y a pas de vent aujourd’hui, on ne ressent pas les vagues ».
Tout le long de l’excursion, ma mère ouvrait de grands yeux d’enfant découvrant le monde pour la première fois.
Puis nous sommes arrivés.
A la descente, au loin, on aperçut une tornade.
Il y avait des chevaux dans la soute.
Il commençait à pleuvoir. Nous sommes partis nous mettre à l’abri.

samedi 1 août 2015

Samedi 1er août 2015



« Pour chaque fin il y a toujours un nouveau départ. »
Saint-Exupéry a très certainement raison.

Se mordre la lèvre et arracher un peu de peau jusqu’à ce que s’écoule le goût d’acier du sang sur la langue. Et pourquoi pas.
Me voilà entourée de cartons. Ce matin mes narines semblent s’être nichées dans la gorge, je respire avec elle, bouche fermée, et quand je renifle, c’est de ma gorge que tout part. Eau de mer, pour enrailler le mal.
Une bonne tasse. Vu la fraicheur, je ne pense pas que je me baignerais encore une fois cette année, ce sera un bain d’orteils revigorant, c’est tout, c’est déjà bien, les prochains bains de quelque sorte que ce soit que je prendrai à l’avenir seront ceux que je prendrai dans ma baignoire. Il va falloir y parvenir, à vivre sans la merveille.
C’est fou comme chaque carton bouclé fait jaillir en moi un sentiment plein et entier d’accomplissement. Un peu comme à chaque fois que l’on pose une brique pour bâtir un mur.

Je veux m’y résoudre. Je n’ai pas vraiment d’autre choix. Cinq ans ce n’est pas rien.
Ce seront les cinq années de calvaire, ce sera la ville qui me rappellera la fin de tout, et que je quitterai une fois tout fini. Cinq ans pour me forger adulte et seule, tôt ou tard, alors je l’emmènerai avec moi, s’il veut bien, mon père, je lui ferais connaître tout ce que j’ai connu cette année, il tombera lui aussi amoureux de la mer, et elle seule comblera nos solitudes, accueillera nos larmes comme un cadeau, salées comme elle, elles y trouveront les bras d’une mère.
Un peu d’océan dans les yeux, je pleurerai pour la retrouver, cette immense étendue vivante. Nous n’aurons pas besoin de parler, nous saurons tous deux, le regard fixé sur l’horizon, l’odeur d’iode dans les narines, le bruit des vagues dans les oreilles, comblant le silence qui alors n’existera pas. Nous irons sans mot dire voir la tempête, le ressac sur le rocher qui reçoit tout l’abattement d’un océan qui se déchaine, qui vient hurler la douleur des veufs et veuves centenaires, ses baleines échouées, ses marins noyés, ses femmes jetées du haut des falaises, l’océan viendra gerber leur nom à tous, nous éclaboussant de syllabes amères.
Nous découvrirons une fois encore la puissance de notre impuissance et nous assisterons alors au spectacle de la vie, de la mort, et de la renaissance en chacune des vagues qui viendront s’abattre comme une horde de chevaux au galop sur la surface impétueuse de la roche.

Voilà, c’est dit. Ce n’est que l’océan que je vais regretter, tout le reste peut être remplacé, les crêpes, les fruits de mer, la gentillesse des gens, le métro.
Mais l’océan, les mouettes, les goélands, les cris plaintifs des petits encore duvetés qui déchirent l’air et transpercent l’os, non.
Je ne comprends que maintenant tout cet imaginaire maritime de la littérature.
Cela me donne l’impression que l’on m’arrache à mon refuge.
D’être à nue dans un monde dont l’unique justification est de cingler chaque centimètre carré de mon corps, de prendre plaisir à la lacération, que cette peau devenue si fine au contact du corps de la nature même se métamorphose en une paroi dense, froide, dure et inaccessible aux caresses de l’air.
Peur de devenir hermétique. De me perdre dans la masse qui ne lève plus la tête pour regarder le ciel ou l’oiseau sur la branche.
Vie de saltimbanque. Le pire reste à venir. Je le pressens. Tout ira bien vite, s’accélérant brusquement, parce que la vie tient à garder mon amour, et pour que je survive à ce qu’il se passera, il faudra que cela se passe vite, très vite, loin d’une longue descente aux enfers, ce sera alors plus qu’un nouveau départ, ce sera un livre qui se fermera, faute de pages restant à écrire, et pourtant, les pages, moi, je pourrai lui en susurrer des milliers d’autres, à la vie.
Je ne suis résolument pas optimiste.

Des fois je pense à mon père, cet être d’exception, qui concentre en lui tout ce que j’admire dans l’humain. Son humour pour décrocher un sourire à Maman lorsqu’il doit lui faire sa toilette, elle gênée, lui faisant des blagues pour détourner l’attention, et rappeler en fait que rien de tout cela n’est important. Sa bienveillance à ne blesser jamais personne, par les paroles ou par les actes, à prendre soin de l’autre, toujours, comme si l’autre était un oisillon tombé du nid, s’étant brisé une aile, pansant cette aile brisée, qui ne volera hélas jamais.
En attendant.
Conscience accrue de la fin de toute chose en cet être si plein de bonté, tel l’enfant non encore parlant, ne ressentant le monde que par son corps non encore déambulant.
La vie est une garce que je me plairais à gifler souvent. Mais c’est encore ma main qui deviendrait cendre, et elle qui s’en emparerait pour faire éclore une rose à l’autre bout du continent, me transportant sur les ailes d’un vent d’ouest jusqu’à me laisser m’échouer éparpillée sur un talus informe, me faire absorber par un sol de terre froid et profond, engloutie dans les enfers, avant de renaître comme le phénix, revêtue de couleurs scandaleuses, butinée par les abeilles.







dimanche 26 juillet 2015

Dimanche 26 juillet 2015




Réveillée à 6h.
Hicham est au salon, réveillé plus tôt que moi. Je n’entends pourtant pas de bruit. Je pense donc qu’il s’est rallongé sur le canapé, la télé allumée.
Je me dis alors que je vais me rendormir, dans le lit deux places qui s’offre rien qu’à moi.
Mais voilà les angoisses de la veille au soir qui me reviennent. De suite je pense à prendre un truc, anxiolytique, somnifère, tout pour me rendormir. Mais non. Je tiens encore bon.
Je me dis alors que je vais me lever, prendre mon petit déjeuner qui sera un merveilleux réveil des papilles. Pourtant cela ne change rien à ma disposition d’esprit.
Je me sens angoissée et triste.

Aujourd’hui il pleut à Rennes. Le ciel a revêtu son uniforme gris. Les oiseaux ne chantent pas et malgré mes pensées ce matin, j’aime cette heure du jour où tout est encore endormi. Cela me donne l’impression d’épier le réveil du monde, d’assister de loin, en silence, cachée de tout et de tous, aux étirements d’ailes du dehors.
Je pense à Saint-Malo. J’ai évidemment envie d’y retourner, mais de suite cette envie se fait suivre d’une immense sensation de chagrin, de vide, de manque.
Alors je cherche. Je cherche parce que je ne peux me convaincre que quitter une ville peut me mettre dans cet état que je sens se rapprocher de celui de 2007.
Je dois sûrement avoir peur de l’inconnu, une nouvelle fois. Pourtant je n’appréhende pas tant que çà, je n’ai désormais plus rien à prouver à personne. Si je ne vais vraiment pas bien, un médecin me fera un arrêt maladie, le temps que je me ressaisisse.

En me levant tôt, j’aurais plus de chance de passer mon après-midi à dormir. C’est ce qui m’a convaincu de me lever.

Je me projette déjà dans une journée vide, devant un écran quel qu’il soit, affalée de tout mon long sur le canapé, devenant tout ce que je déteste chez les autres.
J’ai pourtant des idées pour Belfort : passer le permis, prendre des cours de dessin à défaut de reprendre l’équitation dans un club qui me corresponde, m’inscrire sinon dans une salle de sport… mais le temps, surtout au premier trimestre, me manquera inévitablement. Après tout, j’ai maintenant toute la vie devant moi, là-bas, pour le faire, et ne suis résolument pas à un trimestre près pour m’engager dans des activités qui m’épanouissent.
Dès le permis obtenu, ce sera excursion sur excursion pour visiter les environs, j’espère que je garderais ce même plaisir de conduire qu’ont mon père et ma sœur Laetitia et que j’ai ressenti sur le parking de mes premiers slaloms.

Je constate que j’ai de nouveau besoin d’écrire, comme à l’époque où je n’avais aucun interlocuteur pour recevoir ma parole.
Tout bien considéré, je n’ai pas plus d’interlocuteur aujourd’hui qu’il y  a sept ans.
Hicham est devenu trop proche, Estelle ne l’est pas assez, il y aurait bien Laeti, mais j’ai comme besoin de plus d’aptitude à la compréhension de l’autre.

Dans onze jours tout sera terminé.
Saint-Malo, Rennes, Combourg, le vent, la pluie, les marées, les mouettes, tout.
Si c’est vraiment quitter Rennes qui me met dans cet état, je n’aurais jamais cru cela possible. Pleurer une ville comme on pleurerait une personne. S’en sentir arracher comme un enfant des bras de l’un de ses parents.
Je creuse un peu. C’est peut-être la tranquillité que j’ai peur de perdre, l’accalmie des maladies d’Hicham et de ma mère, l’éloignement d’avec mes parents qui fait que je peux gérer ma souffrance à leur pensée. J’ai comme l’impression que quitter cette année, quitter la Bretagne, c’est s’enfoncer dans l’irréversible, le mal, la maladie, la mort, la solitude, qu’après avoir touché le paroxysme du bonheur, il est désormais venu le temps de renouer avec la réalité du monde, sans échappatoire, sans point de fuite possible, et qu’il va alors falloir se reconstruire sur des berges glissantes qui tranchent la paume des pieds, si toutefois l’on parvient à dégager de nous l’encore envie de sortir de l’eau.

Je me sens glisser sur une pente que j’identifie maintenant sans difficulté, les haut-le-cœur m’aidant à comprendre que ne pas réussir à avaler une bouchée c’est en fait refuser d’avaler un peu de vie.

Je ne sais pas si j’ai envie de publier cet article. Je n’ai pas envie qu’Hicham s’inquiète, et surtout pas envie qu’il modifie son comportement envers moi, pas envie non plus qu’il me reproche mon état, auquel je n’ai rien envie de changer pour l’instant, pas envie non plus qu’il m’engueule en me disant qu’il ne peut pas vivre avec quelqu’un qui ne va pas bien mais qui ne parvient pas à identifier son mal, pas envie parce que pas la force, je veux qu’on me foute la paix avec mes états d’âme, qu’on les respecte comme je respecte ceux des autres, sans tenter jamais de modifier l’état d’esprit de celui ou celle qui l’éprouve, juste accepter que parfois, merde, je peux aussi aller mal et qu’on me laisse alors, pendant quelques heures, emmerder le monde et tracer ma route dans le marbre.