mercredi 2 juin 2010

Le classeur rouge

J’ai rouverts ce matin ce classeur rouge fermé depuis deux années. 
Des chiffres courent, des abréviations, des têtes rondes mimant un sourire ou des éclats de larmes, des lignes, tracées précieusement, des cases à remplir d’une croix, marque indélébile de l’atteinte de l’objectif de la semaine, écrit en lettres majuscules, rouges, larges, froides. D’autres sont de simples mots, déception, jeûne, tristesse, dégoût, bracelet, crise, rien, un café, rien, un fruit, rien, trop de choses, point.
Elles se comptent en semaines, les pertes de soi, un morceau de chair et d’amour de la vie laissé pendu à chaque recoin de pages, certaines sont colorées, indiquant l’importance de la tâche, le temps par exercice, des dessins, pour illustrer le mouvement, ces heures d’effort à se sculpter un rêve.  Objectifs, perfection, minceur, calcium, protéines, tout est inscrit, chaque gramme, la pesée du matin, celle de l’après-midi, celle du soir, les repas écrits à l’avance, la veille, en fonction des chiffres, rien le matin, un café en cas de crise, rien le midi, une compote de pommes le soir avant 18h, et du thé en pagaille, froid, comme le café, et sans sucre.
Vient ensuite ce contre quoi il « faut se battre », les anti-pro, les fringales, les préjugés, les mots à se répéter lorsque l’on se déçoit, d’avoir mangé un abricot à la place de rien, rage, indifférence, grosse, incapable. On termine par la liste des aliments à bannir, chocolat, bonbons, confiture, gâteaux… sucres, viandes, légumes, biscottes, lait, eau.
Puis on allume l’ordinateur, et l’on recopie avec attention les dix commandements de la douce… tu ne mangeras point s’en t’en sentir coupable. Tu enfonceras tes doigts au plus profond de ta gorge pour te punir, puis tu jeûneras tout le lendemain, parce que tu as honte, et te dissuader d’ouvrir la bouche pour avaler quelque bouffe. Tu couperas ta salade verte en morceau, pour faire durer la longueur du repas, et tu la mâcheras, jusqu’à ce que l’habitude de ne plus rien avoir à digérer te fasse lever le cœur à chaque vue de fourchette s’approchant de tes lèvres. Tu resteras au dessus de la cuvette des toilettes, à genoux, sans être capable d’enfoncer tes doigts au fond de ta gorge et de te faire vomir, de cette nourriture qui rend impropre ton corps gras. Tu simuleras un mal de dents, de ventre, pour ne pas manger chez les autres. Tu ne seras jamais assez maigre.
C’est tout çà, ce qui était ma douce.

J’ai repris une feuille de papier, y ai tracé une nouvelle grille.
Je ne sais pas pour quoi.
Le coeur est lourd, me rappelle l’indifférence de ces heures sans sourire, à feindre le silence, la posture debout qui faisait s’accélérer le pouls, et les veillées le soir, pour se cacher du sommeil, s’épuiser un peu plus, pour tenir encore moins, debout, pour perdre toujours plus. Et j’allais courir, m’entraîner, de trop, toujours de trop, en pensant qu’en faisant plus on ne pouvait faire que mieux, toujours, jusqu’au jour, où l’on va trop loin, où l’on trébuche dans la salle de bain, seule, et on se relève, on va s’allonger, on boit de l’eau, on prend une compote, pesée de cent grammes, qui suffit dans cet état à nous ravigoter… j’ai comme envie de pleurer, quand j’y repense, à cette pente vers le bas, j’ai comme envie de comprendre, ce qui mène à çà... comme envie de saisir, la force des mots qui m’en ont sorti, un peu, « oublie que tu dois plaire, oublie que tu veux plaire, néglige que tu es laide »…
J’ai comme envie de me débarrasser de cette lourdeur, que j’écris, qui dure, qui reste, qui est là, qui ne part pas, qui m’est trop tenace…
J’ai comme envie de savoir pour quoi, Aujourd’hui. 

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