lundi 12 octobre 2015

Lundi 12 octobre 2015



Ce soir, je pense à la mer, à la mer que Maman ne reverra jamais plus, ni un chat, ni un arbre, ni un ciel.
Allongée sur un lit d’hôpital, elle attend que ses organes, un à un, cessent leur fonctionnement. On se raccroche alors à la seule idée apaisante, celle qu’elle ne soit déjà plus conscience, mais tout cela est bien trop précaire, bien trop irréaliste lorsqu’elle ouvre ses yeux, nous regarde, sourit encore et nous dit qu’elle a mal.

Ces derniers jours, je pleure, de manière fugace. Au détour d’un geste, d’une pensée, sans pouvoir contrôler mes larmes. Ce sont des larmes silencieuses, qui coulent sur les joues sans que je puisse les retenir, qui me serrent la gorge de tout leur poids.
On parle des funérailles, du cercueil en pin blanc, de la cérémonie religieuse ou non, de la tenue qu’on lui fera revêtir pour la dernière image que l’on gardera d’elle en notre mémoire.
J’oscille entre une tristesse sans fond, une colère incommensurable et une envie de vivre que jamais rien n’a encore égalé, prendre soin de ma santé, pour ne jamais que le cancer ne m’atteigne en mon corps, gagner au moins cette bataille-là, à défaut d’avoir par avance déjà gagné la guerre.
Et quand vient le soir, comme maintenant, je pleure, par fatigue, par anticipation, par projection de sa souffrance que j’imagine, physique sur laquelle je ne peux rien, et surtout morale, à laquelle je lui préfèrerais le refuge de la démence.

Je pense à la mer, toujours, tellement souvent. C’est un manque que rien ne pourra combler. Je pense que j’aurais aimé que ma vie soit autrement. Je me souviens ce corps jeune, attirant, fait de charmes et de sourires, de santé, transfiguré en quelques mois, deux années exactement, en un corps purement organique.
Oui, de plus en plus, je ne sais si c’est là l’effet de mon traitement antidépresseur, j’oscille entre bouffer la vie à pleines dents, et me tirer une balle dans le cœur, trop lourd de trop de souffrance.
J’en veux à la vie d’être ce qu’elle est. J’en veux à mes deux amours de ne pas avoir compris avant leur caractère mortel, de s’être laissé aller.
J’en veux à ma vie d’être ce qu’elle est. L’envie de tout laisser tomber me vient, depuis quelques jours, le soir, quand plus rien ne retient mon attention, et que seul subsiste le vide de mon existence. Je découvre les idées noires. La colère qui ne peut s’adresser à personne et qui alors se retourne contre soi, parce qu’elle relève d’un besoin à extérioriser, sous peine de crouler plus vite encore sous le fardeau des épreuves.
Je pleure sur mon amour perdu. Déjà mort. Que le manque n’habite déjà plus. Quand mon père sera mort à son tour, je n’aurai strictement plus personne, plus personne qui s’inquiètera de mon sort, plus personne pour me rappeler que je compte encore pour quelqu’un. C’est une pensée qui réduit à néant toute projection. Il me reste alors la dérive, vivre, vivre coûte que coûte, malgré les risques, puisqu’un jour tout prendra fin, puisque toute l’histoire est déjà écrite d’avance, profiter jusqu’à plus soif, jusqu’à épuisement, mourir d’avoir vécu pour envoyer valser la ronde macabre.
Mon amour me manque. Etre une femme me manque. Regarder des films le soir, allongé près de Lui me manque. Mais il n’y a rien à faire. Rien que d’accepter, se résoudre à l’absence, à bientôt la rupture de communication qui s’imposera lorsque les métastases auront envahi les différentes aires du langage. Restera alors le silence, encore et toujours, silence à combler.
J’ai peur de vivre avec des fantômes. J’ai peur d’avoir peur des images que mon esprit ferait apparaître pour combler ces vides sans nom, j’ai peur de vivre avec des morts à chaque recoin de couloir, de sentir leur présence la nuit près de mon épaule, bienveillante, mais terrifiante. J’ai peur de lâcher prise, de commencer un régime pour contrer ce mal qui les aura tué tous les deux, et de ne plus pouvoir rien avaler, de disparaître peu à peu, et là, revoilà la vie qui jaillit, comme un sursaut, qui fait d’un coup s’arrêter de couler mes larmes, et qui fait apparaître devant mes yeux une plage de Bretagne et un tout petit chien qui me regarde avec ses tous petits yeux, implorant la caresse, me rappelant que ma vie est la condition unique de la sienne.
Parce qu’il n’y a aucun sens à tout cela.
Parce qu’il n’y a aucune raison pour endurer davantage.
Parce que tôt ou tard tout finira.

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