samedi 1 août 2015

Samedi 1er août 2015



« Pour chaque fin il y a toujours un nouveau départ. »
Saint-Exupéry a très certainement raison.

Se mordre la lèvre et arracher un peu de peau jusqu’à ce que s’écoule le goût d’acier du sang sur la langue. Et pourquoi pas.
Me voilà entourée de cartons. Ce matin mes narines semblent s’être nichées dans la gorge, je respire avec elle, bouche fermée, et quand je renifle, c’est de ma gorge que tout part. Eau de mer, pour enrailler le mal.
Une bonne tasse. Vu la fraicheur, je ne pense pas que je me baignerais encore une fois cette année, ce sera un bain d’orteils revigorant, c’est tout, c’est déjà bien, les prochains bains de quelque sorte que ce soit que je prendrai à l’avenir seront ceux que je prendrai dans ma baignoire. Il va falloir y parvenir, à vivre sans la merveille.
C’est fou comme chaque carton bouclé fait jaillir en moi un sentiment plein et entier d’accomplissement. Un peu comme à chaque fois que l’on pose une brique pour bâtir un mur.

Je veux m’y résoudre. Je n’ai pas vraiment d’autre choix. Cinq ans ce n’est pas rien.
Ce seront les cinq années de calvaire, ce sera la ville qui me rappellera la fin de tout, et que je quitterai une fois tout fini. Cinq ans pour me forger adulte et seule, tôt ou tard, alors je l’emmènerai avec moi, s’il veut bien, mon père, je lui ferais connaître tout ce que j’ai connu cette année, il tombera lui aussi amoureux de la mer, et elle seule comblera nos solitudes, accueillera nos larmes comme un cadeau, salées comme elle, elles y trouveront les bras d’une mère.
Un peu d’océan dans les yeux, je pleurerai pour la retrouver, cette immense étendue vivante. Nous n’aurons pas besoin de parler, nous saurons tous deux, le regard fixé sur l’horizon, l’odeur d’iode dans les narines, le bruit des vagues dans les oreilles, comblant le silence qui alors n’existera pas. Nous irons sans mot dire voir la tempête, le ressac sur le rocher qui reçoit tout l’abattement d’un océan qui se déchaine, qui vient hurler la douleur des veufs et veuves centenaires, ses baleines échouées, ses marins noyés, ses femmes jetées du haut des falaises, l’océan viendra gerber leur nom à tous, nous éclaboussant de syllabes amères.
Nous découvrirons une fois encore la puissance de notre impuissance et nous assisterons alors au spectacle de la vie, de la mort, et de la renaissance en chacune des vagues qui viendront s’abattre comme une horde de chevaux au galop sur la surface impétueuse de la roche.

Voilà, c’est dit. Ce n’est que l’océan que je vais regretter, tout le reste peut être remplacé, les crêpes, les fruits de mer, la gentillesse des gens, le métro.
Mais l’océan, les mouettes, les goélands, les cris plaintifs des petits encore duvetés qui déchirent l’air et transpercent l’os, non.
Je ne comprends que maintenant tout cet imaginaire maritime de la littérature.
Cela me donne l’impression que l’on m’arrache à mon refuge.
D’être à nue dans un monde dont l’unique justification est de cingler chaque centimètre carré de mon corps, de prendre plaisir à la lacération, que cette peau devenue si fine au contact du corps de la nature même se métamorphose en une paroi dense, froide, dure et inaccessible aux caresses de l’air.
Peur de devenir hermétique. De me perdre dans la masse qui ne lève plus la tête pour regarder le ciel ou l’oiseau sur la branche.
Vie de saltimbanque. Le pire reste à venir. Je le pressens. Tout ira bien vite, s’accélérant brusquement, parce que la vie tient à garder mon amour, et pour que je survive à ce qu’il se passera, il faudra que cela se passe vite, très vite, loin d’une longue descente aux enfers, ce sera alors plus qu’un nouveau départ, ce sera un livre qui se fermera, faute de pages restant à écrire, et pourtant, les pages, moi, je pourrai lui en susurrer des milliers d’autres, à la vie.
Je ne suis résolument pas optimiste.

Des fois je pense à mon père, cet être d’exception, qui concentre en lui tout ce que j’admire dans l’humain. Son humour pour décrocher un sourire à Maman lorsqu’il doit lui faire sa toilette, elle gênée, lui faisant des blagues pour détourner l’attention, et rappeler en fait que rien de tout cela n’est important. Sa bienveillance à ne blesser jamais personne, par les paroles ou par les actes, à prendre soin de l’autre, toujours, comme si l’autre était un oisillon tombé du nid, s’étant brisé une aile, pansant cette aile brisée, qui ne volera hélas jamais.
En attendant.
Conscience accrue de la fin de toute chose en cet être si plein de bonté, tel l’enfant non encore parlant, ne ressentant le monde que par son corps non encore déambulant.
La vie est une garce que je me plairais à gifler souvent. Mais c’est encore ma main qui deviendrait cendre, et elle qui s’en emparerait pour faire éclore une rose à l’autre bout du continent, me transportant sur les ailes d’un vent d’ouest jusqu’à me laisser m’échouer éparpillée sur un talus informe, me faire absorber par un sol de terre froid et profond, engloutie dans les enfers, avant de renaître comme le phénix, revêtue de couleurs scandaleuses, butinée par les abeilles.







dimanche 26 juillet 2015

Dimanche 26 juillet 2015




Réveillée à 6h.
Hicham est au salon, réveillé plus tôt que moi. Je n’entends pourtant pas de bruit. Je pense donc qu’il s’est rallongé sur le canapé, la télé allumée.
Je me dis alors que je vais me rendormir, dans le lit deux places qui s’offre rien qu’à moi.
Mais voilà les angoisses de la veille au soir qui me reviennent. De suite je pense à prendre un truc, anxiolytique, somnifère, tout pour me rendormir. Mais non. Je tiens encore bon.
Je me dis alors que je vais me lever, prendre mon petit déjeuner qui sera un merveilleux réveil des papilles. Pourtant cela ne change rien à ma disposition d’esprit.
Je me sens angoissée et triste.

Aujourd’hui il pleut à Rennes. Le ciel a revêtu son uniforme gris. Les oiseaux ne chantent pas et malgré mes pensées ce matin, j’aime cette heure du jour où tout est encore endormi. Cela me donne l’impression d’épier le réveil du monde, d’assister de loin, en silence, cachée de tout et de tous, aux étirements d’ailes du dehors.
Je pense à Saint-Malo. J’ai évidemment envie d’y retourner, mais de suite cette envie se fait suivre d’une immense sensation de chagrin, de vide, de manque.
Alors je cherche. Je cherche parce que je ne peux me convaincre que quitter une ville peut me mettre dans cet état que je sens se rapprocher de celui de 2007.
Je dois sûrement avoir peur de l’inconnu, une nouvelle fois. Pourtant je n’appréhende pas tant que çà, je n’ai désormais plus rien à prouver à personne. Si je ne vais vraiment pas bien, un médecin me fera un arrêt maladie, le temps que je me ressaisisse.

En me levant tôt, j’aurais plus de chance de passer mon après-midi à dormir. C’est ce qui m’a convaincu de me lever.

Je me projette déjà dans une journée vide, devant un écran quel qu’il soit, affalée de tout mon long sur le canapé, devenant tout ce que je déteste chez les autres.
J’ai pourtant des idées pour Belfort : passer le permis, prendre des cours de dessin à défaut de reprendre l’équitation dans un club qui me corresponde, m’inscrire sinon dans une salle de sport… mais le temps, surtout au premier trimestre, me manquera inévitablement. Après tout, j’ai maintenant toute la vie devant moi, là-bas, pour le faire, et ne suis résolument pas à un trimestre près pour m’engager dans des activités qui m’épanouissent.
Dès le permis obtenu, ce sera excursion sur excursion pour visiter les environs, j’espère que je garderais ce même plaisir de conduire qu’ont mon père et ma sœur Laetitia et que j’ai ressenti sur le parking de mes premiers slaloms.

Je constate que j’ai de nouveau besoin d’écrire, comme à l’époque où je n’avais aucun interlocuteur pour recevoir ma parole.
Tout bien considéré, je n’ai pas plus d’interlocuteur aujourd’hui qu’il y  a sept ans.
Hicham est devenu trop proche, Estelle ne l’est pas assez, il y aurait bien Laeti, mais j’ai comme besoin de plus d’aptitude à la compréhension de l’autre.

Dans onze jours tout sera terminé.
Saint-Malo, Rennes, Combourg, le vent, la pluie, les marées, les mouettes, tout.
Si c’est vraiment quitter Rennes qui me met dans cet état, je n’aurais jamais cru cela possible. Pleurer une ville comme on pleurerait une personne. S’en sentir arracher comme un enfant des bras de l’un de ses parents.
Je creuse un peu. C’est peut-être la tranquillité que j’ai peur de perdre, l’accalmie des maladies d’Hicham et de ma mère, l’éloignement d’avec mes parents qui fait que je peux gérer ma souffrance à leur pensée. J’ai comme l’impression que quitter cette année, quitter la Bretagne, c’est s’enfoncer dans l’irréversible, le mal, la maladie, la mort, la solitude, qu’après avoir touché le paroxysme du bonheur, il est désormais venu le temps de renouer avec la réalité du monde, sans échappatoire, sans point de fuite possible, et qu’il va alors falloir se reconstruire sur des berges glissantes qui tranchent la paume des pieds, si toutefois l’on parvient à dégager de nous l’encore envie de sortir de l’eau.

Je me sens glisser sur une pente que j’identifie maintenant sans difficulté, les haut-le-cœur m’aidant à comprendre que ne pas réussir à avaler une bouchée c’est en fait refuser d’avaler un peu de vie.

Je ne sais pas si j’ai envie de publier cet article. Je n’ai pas envie qu’Hicham s’inquiète, et surtout pas envie qu’il modifie son comportement envers moi, pas envie non plus qu’il me reproche mon état, auquel je n’ai rien envie de changer pour l’instant, pas envie non plus qu’il m’engueule en me disant qu’il ne peut pas vivre avec quelqu’un qui ne va pas bien mais qui ne parvient pas à identifier son mal, pas envie parce que pas la force, je veux qu’on me foute la paix avec mes états d’âme, qu’on les respecte comme je respecte ceux des autres, sans tenter jamais de modifier l’état d’esprit de celui ou celle qui l’éprouve, juste accepter que parfois, merde, je peux aussi aller mal et qu’on me laisse alors, pendant quelques heures, emmerder le monde et tracer ma route dans le marbre.


lundi 20 juillet 2015

Lundi 20 juillet 2015




La chute d’un idéal.
Lorsque l’on grandit, on se forge des rêves qui se cassent toujours la gueule, ou presque.
Je suis enfin diplômée, j’ai un emploi fixe à vie, un revenu minimum qui ne cessera d’augmenter avec les années. Je n’ai pas de quoi me plaindre. Il ne me manque plus que le permis de conduire et ma voiture pour être définitivement débarrassée des examens en tous genres.
J’ai vécu une année superbe à Rennes, pourtant la ville ne m’a jamais vraiment incité à sortir, mais où que j’aille, je m’y sens en sécurité, loin de ce que j’ai ressenti toute mon enfance à la Duchère. Mais voilà, l’année merveilleuse s’achève pour au moins cinq années qui me paraissent être un retour aux sources : Belfort.
Le seul avantage que j’y vois, c’est que je serai proche de mes parents pour au moins cinq ans et je ne me voile pas la face, je sais que dans les cinq prochaines années, mes parents auront besoin de moi, peut-être de façon urgente. Les accalmies ne durent pas.
Parfois je regrette de ne pas avoir écrit chaque jour depuis l’annonce de la maladie d’Hicham et de celle de ma mère. Mais à quoi bon vouloir se souvenir de tout cela ?
Depuis ma visite à Belfort pour trouver un appartement, je me sens comme sans-abris. C’est con à dire, je me sens comme un corps déambulant sans but, sans refuge où se reposer… Si je devais faire un résumé de mes deux dernières années, voilà à quoi il ressemblerait : Cancer d’Hicham, cancer de ma mère, déménagement de Saint-Etienne à Lyon, écrits du capes à Lyon, oraux du capes à Tours, déménagement à Rennes, première année d’enseignement, dernière année de master, inspections à tout-va, déménagement à Belfort, sans compter les vacances au Val Rosé, les urgences, les coups de fatigue…
Je crois en avoir marre. Je crois regretter de mettre ma vie entre parenthèses pour les autres. Je me sens comme déracinée, déjà. J’essaye de rationnaliser tout çà, de me dire que Belfort n’est que temporaire, qu’avec un peu de chance il y aura de la neige, que la nouvelle banlieue où l’on va habiter va être aussi calme que je ne l’ai vu pendant les visites, que l’état de ma mère va continuer à stagner, que celui d’Hicham aussi, que mon chat ne va pas tomber malade, qu’elle se fera dorer le bedon sur le balcon, que j’y mettrai des fleurs et des plantes aromatiques et que je quitterai tout çà rapidement pour mieux ailleurs, plus près de Bethoncourt où je me dois de rester cinq ans pour enfin m’ouvrir les portes de tous les possibles. Cinq années à mettre de l’argent de côté pour un apport pour ma maison, que je n’achèterai évidemment pas demain, du coup… et puis qu’en sais-je ? Peut-être tomberais amoureuse de la campagne franc-comtoise qui parait-il est une vraie merveille… peut-être que cela me fera oublier Rennes, son marché des Lices, Combourg, et Saint-Malo, les crêperies, le cidre, le sourire et la chaleur des gens, les mouettes…
Non, résolument il m’en faudrait tellement…

Je sais donc la raison pour laquelle la vie m’a envoyé une année ici.
Je ne sais pas encore pourquoi elle m’envoie désormais à Belfort… j’ai quelques réponses : la proximité de Lyon, des montagnes que j’ai toujours rêvé de connaître, de la Suisse et de la Belgique, j’adorerai voir le lac de Genève qui a servi de décors à Belle du Seigneur mais également Bruges, la Venise belge dont je suis tombée sous le charme en photos.
Photos. Cela aussi, j’aimerais pouvoir me l’offrir un jour, un appareil digne de ce nom, qui m‘obligerait à sortir de ma caverne de murs pour aller immortaliser chaque battement d’aile du dehors.

Je me sens donc perdue, triste, tout me manque déjà. C’est peut-être cela que l’on appelle avoir le mal du pays.
Et pourtant je m’ennuie à Rennes… Hicham n’aime rien de ce que j’aime faire, et il ne pourrait même s’il le voulait, pas le faire. Moi j’aime la nature, la marche dans les bois, faire du vélo, cette nuit j’ai même rêvé que je me réinscrivais dans un dojo pour y prendre des cours de ju-jitsu.
J’aimerai remonter à cheval. En fait, j’ai la tête encore et toujours pleine de rêves et d’envies et pourtant mon état d’esprit est aux larmes quotidiennes, aux insomnies et au laisser-aller bien volontaire, aux souvenirs de Judith, aux pesées sur la balance… à vouloir disparaître.
Je crois que je me sens seule. Et la solitude tue dans l’œuf chacun de mes élans.
A quoi bon tout cela puisque je suis seule ? A quoi bon prendre soin de son corps, de sa santé, acheter une maison, faire des projets, puisque je suis, ou tout du moins serai, irrémédiablement seule ?
Alors mon optimisme à toute épreuve me fait penser à un chien. Voilà. Je sais qu’un jour, ce sera un chien qui me sauvera.

Dans la mer, à Saint-Malo, sur la plage des Sillons, il y avait des mouettes et leurs petits qui flottaient-là, à quelques mètres de moi, sans peur, chez eux, si calmes. Moi j’étais là, les regardant, bercée par les vagues, l’étendue immense et sans fin des flots s’ouvrant devant moi. C’est la première fois de ma vie que je me suis sentie appartenir au monde, étant une parcelle de ce monde, l’eau m’englobant répondant à l’eau qui constitue en majeure partie mon corps, les deux interagissant, et si je m’étais laissé aller à l’ivresse de la mer, j’aurais poursuivi ma marche vers le large, jusqu’à ce que la merveille me submerge, dans une ultime caresse de sel, un sourire béat figé sur mon visage. 

jeudi 24 avril 2014

... j'aimerais ...



… j’aimerais parfois pouvoir pleurer contre quelqu’un qui supporterait le poids de mes larmes …