vendredi 3 janvier 2014

Cancer 2

Lyon.
Comme un retour aux sources, aux origines. Le 8e arrondissement. Lieu de ma naissance. J’ai pourtant parfois l’impression d’y mourir à petits feux.

La première chose à laquelle j’ai pensé ce soir du 11 novembre fut « il est tout seul ». J’ai dû répéter cette phrase plus d’une dizaine de fois. « Il est tout seul ».
Et moi cette nuit-là, j’ai fait le choix de le laisser. Tout seul.
Quand le médecin réanimateur m’a dit au téléphone l’avoir plongé dans un coma agité et qu’il ne se réveillerait que le lendemain, cela ne m’a pas apaisée. Il était quand même seul et j’étais loin.
Je savais que c’était grave, sans pouvoir pour autant l’expliquer.

J’ai ressenti pour la première fois la plénitude du sens de la solitude.

J’étais seule, sans lui et sans personne.
Mon chat était là, allongé sur le canapé. Je me souviens avoir enfouit mon visage dans ses poils et y avoir sangloté, l’agrippant comme une corde à laquelle tiendrait ma vie. Son ventre était tout mouillé de mes larmes. Elle ne bougeait pas.
Et ce soir, je me suis dit « il ne rentrera pas ».
Je pensais que c’était fini, sans pouvoir l’expliquer, je prévoyais déjà quand ramener mes affaires à Lyon, mon chat, à prévenir la voisine pour qu’elle vienne arroser mes plantes pendant que je ne serai pas là.

J’ai su.

Que ce soir du 11 novembre marquerait une brisure.
J’ai l’impression d’avoir été projetée à terre d’un immeuble de quinze étages, violemment, comme l’imitent certaines attractions de fêtes foraines.

Je n’ai pleuré que les deux premiers jours.

Après son transfert, le mercredi 13 novembre, à l’hôpital de la Croix-Rousse, chambre 113, je ne me souviens que des aller-retour en métro, de mon père qui m’emmenait et revenait le soir me chercher en voiture à la gare de Vaise. Je me souviens la fatigue, les maux de tête et les heures interminables passées au téléphone avec sa famille et amis proches.

Le Dr F. m’avait prescrit du Xanax pour arrêter mes crises d’angoisse. Je tremblais de tous mes membres et je claquais des dents comme en plein hiver.
La nuit, j’avais peur que le téléphone sonne. Depuis, j’ai toujours peur quand il sonne. J’ai surtout peur quand je l’appelle et qu’il ne répond pas.

Depuis ce soir, j’ai toujours un creux dans le ventre, comme un vide. J’étais pourtant sereine lorsqu’il était à l’hôpital. Et surtout, où que je sois, avec qui que je sois, je me sens seule. J’ai parfois envie de pleurer, mais je ne pleure pas.
« Il faut être forte ».

jeudi 2 janvier 2014

Cancer 1



J’ai relu les dernières pages écrites il y a de déjà plus d’un an. J’ai lavé ma plume et l’encre est encore tout humide. Il y a longtemps que j’ai troqué le stylo contre les touches bruyantes du clavier.
Je ne sais même plus à quoi ressemble le dessin de mon écriture.
Pourtant, ce soir, et depuis plusieurs autres, c’est le frottement de sabre de ma plume que j’ai envie d’entendre.
Quoi dire depuis tout ce temps ? Quoi dire de ces deux mois qui viennent de s’écouler irrémédiablement ?
Je ne connais pas la maladie, ni la peur de mourir qui l’accompagne. Pourtant, je vis avec elle, moi aussi.
Depuis ce soir du 11 novembre 2013, date gravée à jamais dans ma mémoire.
Il y a désormais un avant et un après cette date. Comme un basculement brutal du leurre à la réalité. L’impuissance, au bout du téléphone, seule, criant, loin, lui, souffrant, m’appelant à l’aide. Le désarroi. La panique et les tremblements.
Mes parents sur l’autre ligne et son halètement, et moi qui étais loin. Les voix, comme sourdes à la mienne, les sirènes des ambulances puis plus rien. Le silence. L’insoutenable silence. Et la panique en moi, à quoi je me résumais alors, complètement à bout de souffle, effondrée, en larmes.
Toujours mes parents sur l’autre ligne.
-        Calme-toi, reprends ton souffle.
Et mes sanglots, qui n’en finissaient pas.

Il y a l’avant et l’après cancer.

Il est fou comme un seul mot peut rayer à lui seul cinq années de vie commune.
Depuis, je ne sais plus comment c’était avant.

Je me souviens le lendemain, les tuyaux dans sa gorge et son nez, les liens qui lui enserraient les bras et les pieds. Le liquide jaune dans le tuyau quand il toussait. Et la blouse stérile que je devais enfiler pour entrer dans le service. Je me souviens ses mots écrits au stabilo sur une ardoise. « Je veux partir. »
Et mon sourire de circonstance. La salle avec toutes les machines. Le bureau du médecin réanimateur. Son regard n’osant croiser le mien. Sa voix. « Ça se soigne mais ça ne se guérit pas. »
Je me suis effondrée en larmes, à l’entrée du service, devant la salle d’attente, tombée à genoux sur le sol. Mes pleurs. Ce creux dans le ventre qui pèse à chaque nouvelle larme plus lourd et qui fait crouler sous son poids.
Je me souviens cette petite dame âgée qui est alors venue vers moi, qui m’a relevée et m’a tenu les mains en me disant qu’il fallait être forte et avoir beaucoup de courage. Qu’il ne fallait pas qu’il me voit pleurer. Je lui ai dit que les médecins ne pouvaient pas le sauver. Elle a gardé mes mains dans les siennes et m’a regardé pleurer, ses yeux rivés dans les miens. Je me suis calmée, elle est allée me chercher un verre d’eau. Je l’ai serré fort par les épaules, je l’ai remerciée. Elle est mon premier ange, anonyme, qui m’a confié quoi faire : « être forte ».
Je suis sortie. Je crois qu’on aurait pu entendre mes pleurs depuis l’autre bout de l’hôpital.
J’ai tout annoncé. A mes parents. Estelle. Chaff. Tony. « Ça se soigne mais ça ne se guérit pas. »
-        Le cancer du poumon s’est étendu au cerveau et a crée une nouvelle tumeur qui a engendré les crises convulsives. 

Je vois l’homme que j’aime allongé sur un lit d’hôpital, branché à des machines, sous respirateur. Il ne peut pas bouger. Quand il se réveille, il me regarde. Il pleure. Moi je suis à côté et je lui souris. J’ose à peine le toucher. Il ne peut pas parler à cause du tube à oxygène. Je ne sais pas pourquoi il pleure. A-t-il peur ? A-t-il mal ? De nouveau l’impuissance complète. Il se rendort sans prévenir. C’est la phase de réveil qui suit l’anesthésie générale. Ses jambes parfois semblent être prises de soubresauts. Et toujours le liquide jaune dans le tuyau qui sort de sa gorge.
-        Il tousse.
Ils l’ont extubé dans le milieu de l’après-midi. Sa voix était cassée, il ne fallait pas qu’il parle trop. Un mot ou deux échangés puis il se rendormait. Et j’attendais qu’il se réveille à nouveau, pour le rassurer.

Le soir, quand je suis partie, j’ai cru l’abandonner comme on laisserait un enfant en bas âge dans une forêt où rodent des loups. Les médecins étaient ces loups, l’hôpital cette forêt.
Ils décidaient de sa vie, de sa mort, le gardaient avec eux, m’obligeaient à sortir pour ne pas les déranger dans leur travail. Je n’étais qu’une pièce gênante dans un puzzle mal assemblé et auquel je n’étais pas assortie.

Ces deux premiers jours je n’ai fait que pleurer, de manière continuelle. Chez mes parents, dans ma chambre, dans le métro, dans la salle d’attente de l’hôpital. Je levais le cœur devant toute nourriture.
Il y avait passées cinq années merveilleuses sur lesquelles j’ai, après coup, l’impression d’avoir craché. Et la colère. De n’avoir pas su profiter. A cause de futilités et d’absurdités en tous genres.
J’allais perdre l’homme que j’aime sans jamais l’avoir aimé.



samedi 22 décembre 2012

Puis


Qu'il n'y a qu'aux Cieux où puisse rire l'éphémère. 

mercredi 29 août 2012

Adieu

 
Il se peut, en fait, que je ne t'aime pas tant que çà.
Sinon, tu l'as dit, je ferais se taire mon égoïsme qui fait se demeurer ma présence auprès de toi.
Peut-être ce cadeau, le seul, serait ce seul mot, écrit sur un feuillet carré, à l'encre noire.
Franchir le seuil de cette porte, la guitare dans le dos, le chat sous le bras, sans retour.

(Te demander pardon pour tout ce temps où je ne pensais qu'à moi)
 

samedi 25 août 2012

Note Blanche

 
Cilice dur aux grèves écument
Deux absences solitaires
Perd un aïeul fusionnant au-delà du Rêve.

Gît autour encore un râle
Qu'entend seul un calice
D'une distance lointaine en-dedans Soi.

Devenu étranger.

Cadence d'hiver où la neige fond
Frivole et blanche se noyant en parterre
Plus un ciel immense se creuse sans bleu lagune.

L'Autre.

Chair en l'idée déçue mes mains
Taisent au silence la parole et s'agitent
Laisse à l'amer insondable le Soleil froid
Balbutiant un regard.

Soupir.