J’ai
relu les dernières pages écrites il y a de déjà plus d’un an. J’ai lavé ma
plume et l’encre est encore tout humide. Il y a longtemps que j’ai troqué le
stylo contre les touches bruyantes du clavier.
Je
ne sais même plus à quoi ressemble le dessin de mon écriture.
Pourtant,
ce soir, et depuis plusieurs autres, c’est le frottement de sabre de ma plume
que j’ai envie d’entendre.
Quoi
dire depuis tout ce temps ? Quoi dire de ces deux mois qui viennent de s’écouler
irrémédiablement ?
Je
ne connais pas la maladie, ni la peur de mourir qui l’accompagne. Pourtant, je
vis avec elle, moi aussi.
Depuis
ce soir du 11 novembre 2013, date gravée à jamais dans ma mémoire.
Il
y a désormais un avant et un après cette date. Comme un basculement brutal du
leurre à la réalité. L’impuissance, au bout du téléphone, seule, criant, loin,
lui, souffrant, m’appelant à l’aide. Le désarroi. La panique et les
tremblements.
Mes
parents sur l’autre ligne et son halètement, et moi qui étais loin. Les voix,
comme sourdes à la mienne, les sirènes des ambulances puis plus rien. Le
silence. L’insoutenable silence. Et la panique en moi, à quoi je me résumais
alors, complètement à bout de souffle, effondrée, en larmes.
Toujours
mes parents sur l’autre ligne.
-
Calme-toi,
reprends ton souffle.
Et
mes sanglots, qui n’en finissaient pas.
Il
y a l’avant et l’après cancer.
Il
est fou comme un seul mot peut rayer à lui seul cinq années de vie commune.
Depuis,
je ne sais plus comment c’était avant.
Je
me souviens le lendemain, les tuyaux dans sa gorge et son nez, les liens qui
lui enserraient les bras et les pieds. Le liquide jaune dans le tuyau quand il
toussait. Et la blouse stérile que je devais enfiler pour entrer dans le
service. Je me souviens ses mots écrits au stabilo sur une ardoise. « Je veux partir. »
Et
mon sourire de circonstance. La salle avec toutes les machines. Le bureau du
médecin réanimateur. Son regard n’osant croiser le mien. Sa voix. « Ça se soigne mais ça ne se guérit
pas. »
Je
me suis effondrée en larmes, à l’entrée du service, devant la salle d’attente,
tombée à genoux sur le sol. Mes pleurs. Ce creux dans le ventre qui pèse à
chaque nouvelle larme plus lourd et qui fait crouler sous son poids.
Je
me souviens cette petite dame âgée qui est alors venue vers moi, qui m’a
relevée et m’a tenu les mains en me disant qu’il fallait être forte et avoir
beaucoup de courage. Qu’il ne fallait pas qu’il me voit pleurer. Je lui ai dit
que les médecins ne pouvaient pas le sauver. Elle a gardé mes mains dans les
siennes et m’a regardé pleurer, ses yeux rivés dans les miens. Je me suis
calmée, elle est allée me chercher un verre d’eau. Je l’ai serré fort par les épaules,
je l’ai remerciée. Elle est mon premier ange, anonyme, qui m’a confié quoi
faire : « être forte ».
Je
suis sortie. Je crois qu’on aurait pu entendre mes pleurs depuis l’autre bout
de l’hôpital.
J’ai
tout annoncé. A mes parents. Estelle. Chaff. Tony. « Ça se soigne mais ça ne se guérit pas. »
-
Le
cancer du poumon s’est étendu au cerveau et a crée une nouvelle tumeur qui a
engendré les crises convulsives.
Je
vois l’homme que j’aime allongé sur un lit d’hôpital, branché à des machines,
sous respirateur. Il ne peut pas bouger. Quand il se réveille, il me regarde.
Il pleure. Moi je suis à côté et je lui souris. J’ose à peine le toucher. Il ne
peut pas parler à cause du tube à oxygène. Je ne sais pas pourquoi il pleure.
A-t-il peur ? A-t-il mal ? De nouveau l’impuissance complète. Il se
rendort sans prévenir. C’est la phase de réveil qui suit l’anesthésie générale.
Ses jambes parfois semblent être prises de soubresauts. Et toujours le liquide
jaune dans le tuyau qui sort de sa gorge.
-
Il
tousse.
Ils
l’ont extubé dans le milieu de l’après-midi. Sa voix était cassée, il ne
fallait pas qu’il parle trop. Un mot ou deux échangés puis il se rendormait. Et
j’attendais qu’il se réveille à nouveau, pour le rassurer.
Le
soir, quand je suis partie, j’ai cru l’abandonner comme on laisserait un enfant
en bas âge dans une forêt où rodent des loups. Les médecins étaient ces loups,
l’hôpital cette forêt.
Ils
décidaient de sa vie, de sa mort, le gardaient avec eux, m’obligeaient à sortir
pour ne pas les déranger dans leur travail. Je n’étais qu’une pièce gênante
dans un puzzle mal assemblé et auquel je n’étais pas assortie.
Ces
deux premiers jours je n’ai fait que pleurer, de manière continuelle. Chez mes
parents, dans ma chambre, dans le métro, dans la salle d’attente de l’hôpital.
Je levais le cœur devant toute nourriture.
Il
y avait passées cinq années merveilleuses sur lesquelles j’ai, après coup, l’impression
d’avoir craché. Et la colère. De n’avoir pas su profiter. A cause de futilités
et d’absurdités en tous genres.
J’allais
perdre l’homme que j’aime sans jamais l’avoir aimé.
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