mercredi 15 janvier 2014

Cancer 5

Cette nuit encore, je ne dors pas.
Je me suis couchée vers 22h30. Il est 00h10.
Hicham s’est relevé. Il vomit.

On a tiré les rois ensemble, tous les deux. C’est sans doute la galette qui n’est pas passée. Il est tombé sur la fève. C’est lui le roi.
Je me demande si la vie peut redevenir comme avant, après ça.

Cet après-midi, il se sentait plutôt bien.
On est allé à la médiathèque de Bachut. J’y ai emprunté des livres sur les plantes d’intérieur. Ça me plait, cette idée de meubler notre nouvel appartement de plantes.
Les plantes, elles, je peux les maintenir en vie.
Il ne tient qu’à moi de bien m’en occuper, les arroser selon leurs besoins, leur donner de l’engrais quand c’est nécessaire.

Mon stylo écrit mal aujourd’hui, comme s’il laissait couler l’encre au compte-gouttes.

Quand j’essaie de dormir, j’entends mon cœur qui bat, il résonne fort dans mes oreilles, dans mes tempes. Je le sens battre partout dans mon corps, ma poitrine, ma tête, mes bras. Partout. Et mon cerveau est tout le temps en train de penser, comme toujours sur le qui-vive, s’interdisant l’arrêt total de son fonctionnement ou ne se l’autorisant que sous forme de veille, l’espace d’un assoupissement d’une petite heure.

C’est bien de ce manque de sommeil que je tire cette continuelle fatigue physique, mes crampes aussi peut-être et certaines courbatures ou douleurs fantômes musculaires très sûrement.
Sans compter mes yeux, rouges, exorbités, gonflés.

Cette nuit encore, je fais l’expérience de l’impuissance la plus totale. Je suis là, auprès de lui qui a mal, et je ne peux rien faire. Rien. Si ce n’est attendre que ça passe. M’éloigner lâchement de lui, pour n’entendre que de loin ses râles, en pensant sûrement à tort l’aider ainsi à maintenir une petite part de dignité en laquelle je crois l’y être attaché.

Le pire dans les insomnies c’est que le corps et l’esprit sont tellement épuisés tous les deux que pas un ne permet une quelconque occupation, distraction.
La lecture brûle les yeux, l’écriture aussi, mais moins, c’est davantage supportable.
Il me reste le choix des somnifères. Je ne sais pas où je les ai mis.

A force de ne pas dormir, la mal de crâne devient un locataire permanent. On ne le sent presque plus, pourtant, il alourdit tellement la tête qu’on ne peut l’oublier et qu’on sait qu’il est là.

J’ai peur qu’il renonce. Qu’il abandonne.
C’est fou comme dans la vie rien ne se passe à la manière dont on le prévoit.

J’ai mis le noyau de l’avocat que j’ai mangé ce midi dans de l’eau. On verra s’il pousse.

C’est fou aussi comme on peut avoir besoin de sources de vie, d’êtres vivants quels qu’ils soient, quand on a compris le compte à rebours qui mène à la mort.




lundi 13 janvier 2014

Cancer 4



Je me suis couchée il y a une heure, vers 22h environ.
Il digère mal sa quiche lorraine. Il râle et se rendort aussi sec. Parfois il se gratte le front ou sa jambe tressaute. J’ai toujours peur qu’il ne refasse une crise d’épilepsie.

Ce soir, je n’ai encore pas réussi à m’endormir. Je me sens pourtant complètement éreintée.

Ce matin, mon partiel s’est bien passé. Sur Proust et la Charité de Giotto.
-        C’était vraiment très bien, je n’ai pas besoin de faire d’effort pour vous mettre une bonne note, ce n’est pas du tout une note de complaisance.
-        Tant mieux.
Je suis ensuite passé chez mes parents. Mon père semble terriblement fatigué et anxieux. Ma mère a mal, toujours ses douleurs dans le bas du ventre. Je trouve qu’elle a beaucoup maigri. Tous les deux parlent peu. On a démonté le sapin. Laeti était là. On a tiré les rois.

Et ce soir dans ce lit, Hicham ronflant à demi-endormi à mes côtés, je me sens indiciblement terrifiée.

J’ai peur de fermer les yeux et de m’endormir trop profondément au cas où il lui arrive quelque chose.
Je crois en fait que depuis plus de deux mois maintenant je n’ai plus vraiment dormi. Cela expliquerait sans doute mon état de fatigue physique continuel et ma relative agressivité.

Ce soir, j’ai comme le vertige et la tête qui tourne. J’ai sans doute encore trop lu, mes yeux sont rouges.
Pourtant, quand je suis au salon comme maintenant et lui dormant dans la chambre, je me sens comme en sécurité. Je l’entends de loin, ronfler et respirer, et je me dis qu’il dort, qu’il va bien. Et qu’un jour il se peut que je regrette ce temps passé loin de lui qui dort dans la chambre, moi au salon sur le canapé. Qu’un jour je n’aurais plus le choix de l’endroit où aller pour fuir cette terreur. Qu’un jour je m’en voudrais de ne pas être restée près de lui, à le veiller, le regarder dormir. J’ai tout simplement peur du jour où il n’y aura plus personne, où il ne sera plus là, à s’agiter, ronfler, respirer, jusqu’à m’en empêcher de dormir.
J’ai sommeil.
Je rêve comme le dit Mallarmé d’un « lourd sommeil sans songe ».

Je crois qu’en ce moment je ne me sens bien que toute seule. Comme n’ayant personne à qui confier mon angoisse. Comme n’appartenant plus à cette vie banale à laquelle tous appartiennent encore.
D’autres, qui le pourraient, ayant leurs propres fardeaux.

De nouveau, comme autrefois.
Un livre, un cahier, un stylo et moi. Mon chat a, depuis, remplacé mon chien.

Ce soir, l’envie de flamands roses est un effort qui me parait hors d’atteinte.

C’est comme cette pensée tout à l’heure dans le métro.
Si je m’assoie sur ce siège libre, vacant, aurais-je seulement la force de me relever ?


dimanche 12 janvier 2014

Cancer 3



Ce soir, je ne trouve plus aucun sens à tout ce que je fais.
Il n’y a aucun sens à me nourrir, à réviser mon partiel de demain, aucun sens à écrire ces lignes. Il n’y a aucun sens et pourtant je le fais quand même, comme s’il fallait à tout prix que persiste un peu de cette vie banale qui était la mienne et que j’ai perdue.

Sans savoir qu’un jour, cette vie minuscule me manquerait.

Il faut que je m’impose des devoirs d’être vivant, manger, dormir, me laver, être une bonne étudiante pour avoir un bon job, me convaincre de faire du sport, de sortir, pour me donner une chance d’aller mieux, de me leurrer en pleine conscience d’un retour de cette vie banale à jamais achevée.
Pourtant, il le faut bien. « Il faut être forte ».
Alors aujourd’hui, j’ai pris une douche, j’ai mangé, j’ai révisé mon partiel de demain et j’écris, en attendant de voir un psy qui m’aidera à me fondre dans le moule des vies ordinaires.

Pourtant, comble de l’ironie, la vie continue à m’aveugler de ses phares. Il persiste en moi des envies. De flamands roses aujourd’hui. De longues balades en trottinette dans le Parc. De raclette. De plantes. De chiens et chats.
Je suis en train de lire Joyce Carol Oates, J’ai réussi à rester en vie.

Je me sens un peu épuisée ce soir, j’ai sûrement trop lu.
Dans la chambre à côté, il dort, je l’entends qui ronfle. Parfois, souvent, il gémit. Et je me sens coupable d’être là, en bonne santé, avec mes devoirs futiles, mes envies de raclette et de flamands roses.

Je suis celle qui survivra à l’autre, celle que tiraillera alors le manque, l’absence, le chagrin sans fond. Je suis aujourd’hui celle qui doit le convaincre de se battre pour vivre, alors que cette vie-là m’abat.
Je dois le convaincre de manière égoïste, pour que ce jour où je serai « celle qui survivra à l’autre » arrive le plus tard possible.

vendredi 3 janvier 2014

Cancer 2

Lyon.
Comme un retour aux sources, aux origines. Le 8e arrondissement. Lieu de ma naissance. J’ai pourtant parfois l’impression d’y mourir à petits feux.

La première chose à laquelle j’ai pensé ce soir du 11 novembre fut « il est tout seul ». J’ai dû répéter cette phrase plus d’une dizaine de fois. « Il est tout seul ».
Et moi cette nuit-là, j’ai fait le choix de le laisser. Tout seul.
Quand le médecin réanimateur m’a dit au téléphone l’avoir plongé dans un coma agité et qu’il ne se réveillerait que le lendemain, cela ne m’a pas apaisée. Il était quand même seul et j’étais loin.
Je savais que c’était grave, sans pouvoir pour autant l’expliquer.

J’ai ressenti pour la première fois la plénitude du sens de la solitude.

J’étais seule, sans lui et sans personne.
Mon chat était là, allongé sur le canapé. Je me souviens avoir enfouit mon visage dans ses poils et y avoir sangloté, l’agrippant comme une corde à laquelle tiendrait ma vie. Son ventre était tout mouillé de mes larmes. Elle ne bougeait pas.
Et ce soir, je me suis dit « il ne rentrera pas ».
Je pensais que c’était fini, sans pouvoir l’expliquer, je prévoyais déjà quand ramener mes affaires à Lyon, mon chat, à prévenir la voisine pour qu’elle vienne arroser mes plantes pendant que je ne serai pas là.

J’ai su.

Que ce soir du 11 novembre marquerait une brisure.
J’ai l’impression d’avoir été projetée à terre d’un immeuble de quinze étages, violemment, comme l’imitent certaines attractions de fêtes foraines.

Je n’ai pleuré que les deux premiers jours.

Après son transfert, le mercredi 13 novembre, à l’hôpital de la Croix-Rousse, chambre 113, je ne me souviens que des aller-retour en métro, de mon père qui m’emmenait et revenait le soir me chercher en voiture à la gare de Vaise. Je me souviens la fatigue, les maux de tête et les heures interminables passées au téléphone avec sa famille et amis proches.

Le Dr F. m’avait prescrit du Xanax pour arrêter mes crises d’angoisse. Je tremblais de tous mes membres et je claquais des dents comme en plein hiver.
La nuit, j’avais peur que le téléphone sonne. Depuis, j’ai toujours peur quand il sonne. J’ai surtout peur quand je l’appelle et qu’il ne répond pas.

Depuis ce soir, j’ai toujours un creux dans le ventre, comme un vide. J’étais pourtant sereine lorsqu’il était à l’hôpital. Et surtout, où que je sois, avec qui que je sois, je me sens seule. J’ai parfois envie de pleurer, mais je ne pleure pas.
« Il faut être forte ».

jeudi 2 janvier 2014

Cancer 1



J’ai relu les dernières pages écrites il y a de déjà plus d’un an. J’ai lavé ma plume et l’encre est encore tout humide. Il y a longtemps que j’ai troqué le stylo contre les touches bruyantes du clavier.
Je ne sais même plus à quoi ressemble le dessin de mon écriture.
Pourtant, ce soir, et depuis plusieurs autres, c’est le frottement de sabre de ma plume que j’ai envie d’entendre.
Quoi dire depuis tout ce temps ? Quoi dire de ces deux mois qui viennent de s’écouler irrémédiablement ?
Je ne connais pas la maladie, ni la peur de mourir qui l’accompagne. Pourtant, je vis avec elle, moi aussi.
Depuis ce soir du 11 novembre 2013, date gravée à jamais dans ma mémoire.
Il y a désormais un avant et un après cette date. Comme un basculement brutal du leurre à la réalité. L’impuissance, au bout du téléphone, seule, criant, loin, lui, souffrant, m’appelant à l’aide. Le désarroi. La panique et les tremblements.
Mes parents sur l’autre ligne et son halètement, et moi qui étais loin. Les voix, comme sourdes à la mienne, les sirènes des ambulances puis plus rien. Le silence. L’insoutenable silence. Et la panique en moi, à quoi je me résumais alors, complètement à bout de souffle, effondrée, en larmes.
Toujours mes parents sur l’autre ligne.
-        Calme-toi, reprends ton souffle.
Et mes sanglots, qui n’en finissaient pas.

Il y a l’avant et l’après cancer.

Il est fou comme un seul mot peut rayer à lui seul cinq années de vie commune.
Depuis, je ne sais plus comment c’était avant.

Je me souviens le lendemain, les tuyaux dans sa gorge et son nez, les liens qui lui enserraient les bras et les pieds. Le liquide jaune dans le tuyau quand il toussait. Et la blouse stérile que je devais enfiler pour entrer dans le service. Je me souviens ses mots écrits au stabilo sur une ardoise. « Je veux partir. »
Et mon sourire de circonstance. La salle avec toutes les machines. Le bureau du médecin réanimateur. Son regard n’osant croiser le mien. Sa voix. « Ça se soigne mais ça ne se guérit pas. »
Je me suis effondrée en larmes, à l’entrée du service, devant la salle d’attente, tombée à genoux sur le sol. Mes pleurs. Ce creux dans le ventre qui pèse à chaque nouvelle larme plus lourd et qui fait crouler sous son poids.
Je me souviens cette petite dame âgée qui est alors venue vers moi, qui m’a relevée et m’a tenu les mains en me disant qu’il fallait être forte et avoir beaucoup de courage. Qu’il ne fallait pas qu’il me voit pleurer. Je lui ai dit que les médecins ne pouvaient pas le sauver. Elle a gardé mes mains dans les siennes et m’a regardé pleurer, ses yeux rivés dans les miens. Je me suis calmée, elle est allée me chercher un verre d’eau. Je l’ai serré fort par les épaules, je l’ai remerciée. Elle est mon premier ange, anonyme, qui m’a confié quoi faire : « être forte ».
Je suis sortie. Je crois qu’on aurait pu entendre mes pleurs depuis l’autre bout de l’hôpital.
J’ai tout annoncé. A mes parents. Estelle. Chaff. Tony. « Ça se soigne mais ça ne se guérit pas. »
-        Le cancer du poumon s’est étendu au cerveau et a crée une nouvelle tumeur qui a engendré les crises convulsives. 

Je vois l’homme que j’aime allongé sur un lit d’hôpital, branché à des machines, sous respirateur. Il ne peut pas bouger. Quand il se réveille, il me regarde. Il pleure. Moi je suis à côté et je lui souris. J’ose à peine le toucher. Il ne peut pas parler à cause du tube à oxygène. Je ne sais pas pourquoi il pleure. A-t-il peur ? A-t-il mal ? De nouveau l’impuissance complète. Il se rendort sans prévenir. C’est la phase de réveil qui suit l’anesthésie générale. Ses jambes parfois semblent être prises de soubresauts. Et toujours le liquide jaune dans le tuyau qui sort de sa gorge.
-        Il tousse.
Ils l’ont extubé dans le milieu de l’après-midi. Sa voix était cassée, il ne fallait pas qu’il parle trop. Un mot ou deux échangés puis il se rendormait. Et j’attendais qu’il se réveille à nouveau, pour le rassurer.

Le soir, quand je suis partie, j’ai cru l’abandonner comme on laisserait un enfant en bas âge dans une forêt où rodent des loups. Les médecins étaient ces loups, l’hôpital cette forêt.
Ils décidaient de sa vie, de sa mort, le gardaient avec eux, m’obligeaient à sortir pour ne pas les déranger dans leur travail. Je n’étais qu’une pièce gênante dans un puzzle mal assemblé et auquel je n’étais pas assortie.

Ces deux premiers jours je n’ai fait que pleurer, de manière continuelle. Chez mes parents, dans ma chambre, dans le métro, dans la salle d’attente de l’hôpital. Je levais le cœur devant toute nourriture.
Il y avait passées cinq années merveilleuses sur lesquelles j’ai, après coup, l’impression d’avoir craché. Et la colère. De n’avoir pas su profiter. A cause de futilités et d’absurdités en tous genres.
J’allais perdre l’homme que j’aime sans jamais l’avoir aimé.